Module 7 — De l’idée à la stratégie spécifiée
Écrire une stratégie sans ambiguïté
Une idée claire en français, ambiguë pour le codeSituation réelle
Une idée claire en français, ambiguë pour le code
La règle « acheter quand la tendance est forte et sortir si elle se retourne » paraît compréhensible. Pourtant, elle ne dit pas quel prix, quelle fenêtre, quel seuil, quel moment d’ordre, quelle quantité ni comment traiter une égalité, une donnée manquante ou plusieurs signaux simultanés. Deux développeurs produiront deux stratégies différentes.
La spécification est le contrat de l’expérience. Elle doit permettre à une autre personne de reconstruire le même signal et le même portefeuille sans poser de question ni regarder le résultat.
Objectifs d’apprentissage
- Transformer une idée en spécification complète.
- Définir univers, signal, exécution, sortie et allocation.
- Inclure coûts, indisponibilités et cas limites.
- Créer un registre de versions.
- Limiter la conclusion à ce que les données permettent réellement d’affirmer.
Commencer par la bonne question
Un tiers peut-il exécuter la règle de bout en bout, y compris les jours anormaux, sans interprétation discrétionnaire ?
Une analyse utile commence par cette question avant de chercher une figure, un indicateur ou un paramètre. Elle force à préciser l’unité observée, l’horizon, la chronologie et le type de conclusion attendu. Sans ce cadre, une description a posteriori peut facilement être prise pour une règle prédictive.
1. Univers
Définis les instruments éligibles à chaque date. Pour des actions, utiliser aujourd’hui les membres actuels d’un indice sur tout l’historique crée un biais de survivant. Il faut une composition historique ou une base incluant radiations et faillites. Précise aussi liquidité minimale, prix minimal, devise, horaires et restrictions.
2. Information et signal
Liste chaque champ, transformation et paramètre. Indique quand la donnée devient disponible. Une publication fondamentale datée du trimestre ne devient pas connue à la date de clôture comptable ; il faut utiliser la date de diffusion réelle. Un signal de clôture devient disponible après la clôture.
3. Exécution
Choisis ordre au marché, limite ou stop, délai, durée de validité et traitement des gaps. Un ordre limite touché par le plus bas d’une bougie n’est pas forcément exécuté : on ignore la séquence et la file d’attente. Utilise une hypothèse conservatrice ou des données plus fines.
4. Taille et portefeuille
Définis pondération, nombre maximal de positions, exposition brute et nette, traitement des signaux simultanés, rééquilibrage et trésorerie. La règle de taille doit employer seulement les informations passées et respecter les contraintes de liquidité.
5. Sortie
Une sortie peut dépendre du temps, d’un signal opposé, d’un stop, d’un objectif ou d’un événement. Précise la priorité si plusieurs conditions surviennent dans la même barre. Avec OHLC, si haut et bas touchent objectif et stop, la séquence est inconnue ; une hypothèse prudente attribue le résultat défavorable ou exclut le cas pour analyse séparée.
6. Coûts
Inclue courtage, spread, slippage, financement, emprunt de titres, frais de change, funding, frais de gestion et fiscalité seulement si l’objectif l’exige. Modélise des coûts qui augmentent avec volatilité, taille ou faible liquidité lorsque pertinent.
7. Cas limites
Suspension, prix manquant, actif radié, split, dividende, changement de contrat, ordre partiel, solde insuffisant, valeur extrême et panne. Une stratégie réelle est souvent jugée sur ces cas, pas sur sa formule centrale.
Registre de versions
Chaque modification reçoit un identifiant, une date, une justification formulée avant test et une liste des résultats consultés. Conserve la version perdante ; la supprimer masque le nombre réel d’essais.
L’univers est daté
La liste actuelle des constituants ne représente pas l’univers historique. Entrées, sorties, radiations et disponibilité doivent être intégrées point par point.
Signal et ordre sont séparés
La date de calcul n’est pas le prix d’exécution. La spécification décrit le délai, le type d’ordre et le traitement des non-exécutions.
La taille est une règle
Notionnel fixe, poids égal, volatilité cible ou risque par stop produisent des portefeuilles différents même avec les mêmes entrées.
Les cas limites sont le test
Gaps, jours fériés, actifs suspendus, prix manquants, capital insuffisant et signaux concurrents doivent avoir une réponse.
Méthode pas à pas
- Versionner l’hypothèse. Donner identifiant, date, auteur, objectif et critères de rejet.
- Définir les données. Lister champs, sources, calendrier, ajustements et contrôles.
- Écrire l’état machine. Décrire conditions d’entrée, maintien, sortie et ordre de priorité.
- Définir l’exécution. Ordre, prix simulé, coûts, capacité et gestion des gaps.
- Définir le portefeuille. Cash, taille, limites, levier, rééquilibrage et benchmark.
Laboratoire guidé
du concept au dossier de preuve
- Écris la fiche avant d’ouvrir le résultat. Reformule la question — « Un tiers peut-il exécuter la règle de bout en bout, y compris les jours anormaux, sans interprétation discrétionnaire ? » — sous forme d’une hypothèse réfutable. Indique la population, l’horizon, l’unité, le benchmark, la date de début et la date de fin. Donne un identifiant à cette version.
- Sépare données et interprétation. Crée une table brute en lecture seule, puis une table de variables dérivées. Pour chaque colonne calculée, conserve formule, paramètres, source, fuseau et premier instant d’utilisation. Une correction de donnée ne doit jamais être confondue avec une amélioration de stratégie.
- Produis un échantillon de contrôle. Utilise une règle plus simple, des dates décalées, une permutation ou un groupe comparable. Le contrôle doit conserver autant que possible fréquence, exposition et régime ; sinon la comparaison attribuerait au signal ce qui vient du marché général.
- Travaille à l’aveugle lorsque c’est possible. Masque la partie future lors de l’annotation et réserve un bloc temporel que tu ne consultes pas pendant la construction. Archive aussi les cas ambigus et les événements qui ne confirment pas le récit.
- Stress les hypothèses, pas seulement les paramètres. Augmente les coûts, retarde l’exécution, réduit la liquidité disponible et change raisonnablement la fenêtre. L’objectif n’est pas de trouver une variante qui réussit, mais de savoir dans quelles conditions la conclusion disparaît.
- Décide avec une règle écrite. Continue seulement si l’effet est mesurable, net de coûts, présent dans plusieurs segments et non concentré sur une valeur isolée. Sinon, classe le résultat « à réviser » ou « à arrêter » et explique précisément pourquoi.
Démonstration chiffrée
Spécification minimale d’un suivi de tendance
Univers : constituants historiques liquides d’un indice, observés quotidiennement. Signal : clôture ajustée au-dessus du plus haut des 100 séances, connu à t. Entrée : ordre au marché simulé à l’ouverture t+1, majoré de 5 pb plus la moitié du spread. Sortie : clôture sous le plus bas des 50 séances, exécutée à l’ouverture suivante. Taille : poids égal parmi dix positions maximum ; aucun levier.
Si plus de dix signaux surviennent, priorité au momentum à douze mois calculé à t, puis au symbole comme départage déterministe. Si l’ouverture manque, l’ordre attend la prochaine cotation valide pendant deux séances avant expiration. Chaque détail évite qu’une décision favorable soit inventée au milieu du test.

Interpréter sans surinterpréter
- Langage naturel. Des adjectifs comme fort, proche ou propre cachent des paramètres.
- Règles implicites. Le moteur de backtest peut appliquer des défauts inconnus pour le cash, les arrondis ou les ordres.
- Modifications silencieuses. Corriger la règle après résultat sans nouvel identifiant détruit la traçabilité.
- Benchmark mal aligné. Comparer des expositions, calendriers ou devises différents attribue de faux écarts à la stratégie.
La discipline consiste à écrire ces limites avant de consulter le résultat final. Une conclusion négative ou incertaine n’est pas un échec : elle évite de transformer le bruit historique en décision coûteuse.
Lire un résultat qui confirme
ou contredit — l’intuition
Si le résultat paraît confirmer l’idée, commence par rechercher ce qui pourrait l’expliquer autrement : langage naturel et règles implicites constituent ici deux contrôles prioritaires. Vérifie ensuite si l’effet existe encore après coûts, sur des paramètres voisins et sur une période qui n’a guidé aucune décision. Une confirmation qui disparaît dès qu’un détail raisonnable change est une piste d’exploration, pas une base d’action.
Si le résultat contredit l’intuition, ne déplace pas immédiatement le seuil. Vérifie d’abord les données et la chronologie, puis accepte l’hypothèse nulle comme issue possible. Pour « Écrire une stratégie sans ambiguïté », une absence d’effet peut signifier que le phénomène est descriptif, trop faible face aux coûts, propre à un sous-régime ou simplement absent dans l’échantillon. Chacune de ces explications exige une nouvelle expérience identifiée, jamais une retouche silencieuse.
Exercice
- Choisis une intuition et rédige sa fiche en sept rubriques : univers, données, signal, exécution, taille, sortie, coûts.
- Ajoute au moins dix cas limites avec une décision déterministe.
- Fais relire la fiche par une personne qui ne connaît pas l’idée.
- Note toutes ses questions et transforme-les en règles.
- Fige la version 1.0 et définis ce qui constituerait une version 1.1 ou 2.0.
Afficher le corrigé détaillé
La correction se juge à la reproductibilité. La fiche nomme les tables de données et l’ordre exact des calculs. Les signaux sont calculés avec des valeurs disponibles, puis décalés jusqu’à l’exécution. La taille tient compte du cash et des arrondis. Les cas limites couvrent au minimum gaps, données manquantes, suspension, actif radié, plusieurs signaux, stop et sortie simultanés, frais, dividende, split et indisponibilité du benchmark. Toute question du relecteur révèle une ambiguïté à corriger avant le test, pas après.
Le corrigé décrit une méthode, pas une unique valeur à mémoriser. Si ton résultat diffère, vérifie d’abord les unités, le calendrier, la définition des variables et l’instant où l’information devient disponible ; documente ensuite toute hypothèse alternative.
VÉRIFIER SA COMPRÉHENSION
Quiz corrigé
01Pourquoi dater l’univers ?
Pour éviter d’utiliser seulement les survivants connus aujourd’hui.
02Signal à la clôture et ordre à la clôture sont-ils automatiquement compatibles ?
Non. La clôture doit être connue avant l’action.
03La taille de position appartient-elle à la stratégie ?
Oui. Elle transforme signaux et risque en portefeuille.
04Que faire d’une modification après test ?
Créer une nouvelle version et la compter comme un nouvel essai.
05À quoi servent les cas limites ?
À empêcher le moteur ou l’analyste de choisir rétrospectivement la réponse favorable.
À retenir
- La spécification est le contrat de l’expérience.
- Univers, données, signal, ordre et portefeuille doivent être datés.
- Le langage naturel doit être traduit en conditions exécutables.
- Les cas limites révèlent les ambiguïtés cachées.
- Chaque changement crée une version et un nouvel essai.
- Un benchmark doit partager période, devise et contraintes pertinentes.
Sources de référence
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